dimanche 31 mai 2009

Hammam, 19 ans: tué "par erreur"

Le 6 mai 2009, aux alentours de 20h30, Hammam Nasserdine, 19 ans, est tué par des soldats israéliens à l’entrée de la Mosquée d’Ibrahim à Hébron. Il se rendait à la dernière prière du soir et comme il était un peu en retard, il s’est mis à courir dans les escaliers. C’est alors qu’on lui tire dessus, à trois reprises au moins.

Cette histoire illustre bien les abus régulièrement commis par les forces armées israéliennes au nom de la « sécurité nationale » ainsi que le manque de transparence des sources d’information et médias israéliens.

Hammam était un jeune homme sans histoire, venant d’une famille plutôt aisée et cultivée. Il était en dernière année de lycée. Très indépendant, il travaillait dans le magasin familial en-dehors des heures de cours pour gagner un peu d’argent. Hammam rêvait de devenir dentiste.
Il allait souvent à la mosquée pour prier et connaissait par cœur les deux tiers du Coran. A posteriori, c’était là son seul crime…

Dans les jours qui ont suivi le meurtre, deux versions de l’histoire ont été mises en avant par le porte-parole de la police israélienne, relayées par la chaîne de télévision israélienne Channel 10. Premièrement, il a été déclaré que Hammam s’était emparé de l’arme d’un des soldats, version qui a été démentie par la suite. Si le rapport de police en hébreu fait clairement mention d’une erreur commise par les forces armées israéliennes, aucune excuse n’a été faite à la famille du défunt.
Selon la deuxième version de l’histoire, les soldats auraient ouvert le feu car Hammam continuait à monter les escaliers alors qu’on lui avait donné l’ordre de s’arrêter.
Enfin, il a été admis qu’Hammam n’a jamais reçu d’ordre de la part des soldats et que l’unique raison pour laquelle on lui a tiré dessus est qu’il courait en direction de l’entrée de la mosquée.

Il est difficile de savoir exactement ce qui s’est passé ce soir-là, puisque aucune réelle enquête n’a été engagée par la police israélienne. La famille de Hammam elle-même, que nous avons rencontrée dix jours après le meurtre du garçon, cherche encore à connaître la vérité. Malheureusement, tous les rapports de police sont en hébreu et difficilement traduisibles. Quant aux caméras de surveillance placées autour de la Mosquée, elles sont confidentielles et à l’usage de l’armée et de la police israéliennes uniquement.

Il s’agit donc bel et bien d’une bavure. En effet, comment Hammam a-t-il pu passer les deux premiers checkpoints régulant l'accès à la Mosquée d’Ibrahim, chacun équipé d’un détecteur de métal, et être toujours considéré comme un danger justifiant qu’on ouvre le feu à plusieurs reprises dans sa direction ? Naturellement, tout ce que la police a pu trouver à sa ceinture est un exemplaire du Coran et non un couteau ou une arme à feu.


Le second des trois checkpoints donnant accès à la Mosquée d'Ibrahim

Hammam a-t-il été tué par erreur, par excès de zèle ou à dessein ? S’il est difficile de répondre à cette question, on sait par contre que cette histoire n’est pas un cas isolé. Chaque semaine, plusieurs incidents comme celui-ci sont recensés en Cisjordanie, conséquences de l’occupation israélienne des territoires palestiniens.

Enfin, voici une anecdote triste et amusante à la fois, qui amène à réfléchir : au moment où son fils Hammam se faisait tuer sur les marches de la Mosquée d’Ibrahim par l’armée israélienne, Cheikh Mohammed Bassam Nasserdine participait à une conférence en Jordanie. Son discours avait pour objectif de redonner une image positive de l’Islam, salie par une minorité d’extrémistes qui l’instrumentalise afin de justifier leurs actes meurtriers. Et alors même qu’il s’efforçait d’expliquer à son audience que tous les Musulmans ne sont pas des terroristes, son fils de 19 ans, inconnu des services de police et de l’armée israéliennes, était traité comme l’un d’entre eux…

Le père de Hammam (au centre), deux oncles et deux cousins

mardi 12 mai 2009

jeudi 7 mai 2009

Hani et Reuven: deux hommes, deux histoires

Hani est un commerçant palestinien, père de 4 enfants. Il vit avec sa famille dans une belle et grande propriété au centre d’Hébron… à une cinquantaine de mètres d’un bâtiment colonisé. Il lutte activement contre l’occupation israélienne de la Cisjordanie en collaborant avec de nombreuses organisations pacifiques israéliennes et internationales.

Reuven est un chauffeur de taxi israélien. D’origine roumaine, il a vécu longtemps à Tel Aviv avant de s’installer à Jérusalem. Divorcé, il a un fils de 7 ans. Nous sommes montées dans son véhicule par hasard, mon amie Camilla et moi, parce que nous avions loupé notre bus. Reuven nous a conduit jusqu’à la Mer Morte et sur le chemin, nous avons beaucoup discuté.

Hani est régulièrement confronté aux attaques de ses colons de voisins. Par le passé, ils s’en sont pris à ses enfants, ont brûlé sa voiture à plusieurs reprises et ont détruit les oliviers de son jardin. Etant connu comme activiste par les autorités israéliennes, Hani est constamment surveillé et il a déjà passé six ans en prison pour « raisons sécuritaires » (administrative detention). En d’autres termes, aucun chef d’accusation n’a jamais été retenu contre lui et de ce fait, aucun jugement n’a jamais été envisagé. Aujourd’hui, il possède son petit commerce de thé et de narguilés. Et il nous raconte son histoire, ses histoires.

Reuven est d’avis que les 95% de la population sont des gens bien, « chez les Juifs comme chez les Arabes ». Les 5 % restant sont fous et ce sont eux qui créent les problèmes. Reuven n’est pas particulièrement croyant et constate avec regret que la population juive israélienne de Jérusalem se radicalise de plus en plus.

Hani est nostalgique du temps où « les Arabes et les Juifs vivaient côte à côte à Hébron, en toute sérénité ». Il nous explique que dans les années 20, son grand-père possédait une petite affaire en partenariat avec un commerçant juif qui fonctionnait très bien. La situation a commencé à se dégrader sérieusement à partir de 1967 avec l’occupation israélienne de la Cisjordanie et de Gaza. Dès ce moment-là, Hébron a vu affluer un nombre important de colons israéliens / juifs extrémistes en son centre et aux alentours de la ville.

Selon Reuven, le montant que le gouvernement israélien alloue à la sécurité et à la défense est beaucoup trop élevé, voire insensé (environ 60% du budget de l’Etat) : « Ils auraient meilleur temps d’investir cet argent dans l’éducation, en faveur des jeunes ! » Reuven est pourtant convaincu que l’accroissement du nombre de soldats à Jérusalem, ainsi que de policiers en civil, a contribué à la réduction du nombre d’attentats et autres crimes dans la Vieille Ville…

Reuven craint les attentats terroristes, comme la majorité des Israéliens. Une de ses connaissances, une jeune fille de 27 ans qui était sur le point de se marier, est morte dans un bus à Tel Aviv il y a quelques années. L’homme assis à côté d’elle portait une ceinture d’explosif. « Ce genre de choses ne doit plus arriver. Comment voulez-vous que l’on vive un jour en paix si ces extrémistes continuent à s’attaquer à des innocents ? Et le Hamas ne fait rien, il ne condamne pas ses actes. Le Hamas est une organisation terroriste ».

Hani n’adhère pas particulièrement à la politique du Hamas. Néanmoins, il comprend qu’une certaine frange de la population palestinienne, en particulier les jeunes subissant de plein fouet les conséquences de l’occupation (chômage, restriction de mouvement, violence, humiliation, etc.) soient séduits par ces discours parfois radicaux : « Il faut comprendre ces jeunes. Si tout allait bien, s’ils pouvaient étudier normalement, travailler, sortir avec leurs amis sans avoir peur de se faire arrêter, aller à Jérusalem… ils ne seraient pas attirés par les idées du Hamas. Ou par les propos terroristes. Malheureusement, avec toute cette misère, certains le sont. Ils constituent une oreille attentive pour le Hamas, oui, c’est ça, le Hamas et ceux qui recrutent des martyrs ont trouvé une oreille qui les écoute ».

Des histoires comme celles d’Hani et Reuven, il en existe plein. Chacune d’entre elle véhicule son lot de cohérences et de contradictions. Néanmoins, je me rends compte qu’il est important de les écouter attentivement afin de ne pas tomber dans le piège de la diabolisation et d’être en mesure de nuancer ses opinions et ses propos. Lorsqu’on est quotidiennement confronté aux absurdités et aux injustices de l’occupation, ce n’est pas toujours facile de faire la part des choses.

Hani a prouvé qu’il en était capable : « Le problème ici ne vient pas de la religion mais bien de l’occupation », autrement dit de la politique menée par le gouvernement israélien en Cisjordanie et à Gaza. Je suis entièrement d’accord avec lui… bien que je ne sache pas toujours quoi penser lorsque je constate l’ampleur des dégâts causés par les colons israéliens / juifs extrémistes qui vivent à Hébron (en anglais : ideological settlers ).

Le problème ici ne vient pas de la religion, mais du fanatisme, aussi…


samedi 2 mai 2009

24 heures à Hébron - Partie 2

11 :45 – Il est temps de retourner à Cordoba School. Les premiers élèves finissent les cours à midi et nous les attendons à la sortie. Nous marchons ensuite avec eux jusqu’au checkpoint, en gardant un œil sur les trois jeunes colons qui discutent dans la rue, au cas où l’idée leur viendrait de provoquer les élèves palestiniens...



Je n’ai encore assisté à aucun accrochage à la sortie de l’école mais quand j’observe les regards de haine et de dégoût que se lancent ces gosses, je me dis qu’une altercation n’est pas impossible. En même temps, l’appréhension est clairement perceptible chez les enfants de Cordoba School et ils traînent rarement le long de Shuhada Street.

Au checkpoint, un jeune homme d’une vingtaine d’années est entouré par quatre soldats. Il est à genoux par terre et ses poignets sont attachés. J’aperçois deux « collègues » de l’organisation TIPH (Temporary International Presence in Hebron) et leur demande s’ils sont au courant de ce qu’il se passe. Ils me répondent que selon un des soldats, une dame est tombée dans la rue et le jeune homme l’a aidée à se relever. Un autre soldat a ri et le jeune homme s’est naturellement énervé… Raison pour laquelle il se trouve à présent dans cette posture. La police arrive 10 minutes plus tard, mais on nous demande de partir. Je ne connais donc pas la fin de l’histoire. Pathétique, non...?



Je me rends compte petit à petit que ce genre de situations, aussi absurdes qu’elle peuvent paraître, rythment le quotidien des Palestiniens vivant sous occupation israélienne. A ce titre, une histoire tout aussi triste me revient à l’esprit. Hashem, un de nos amis vivant non loin de Cordoba School avec sa femme et ses trois enfants, a dû transporter le corps de son père décédé à travers le checkpoint. Les soldats ont retenu Hashem plus d’une heure et ont même inspecté le cadavre pour être sûr qu’il ne représente aucun danger.

Bienvenue à Hébron. « Welcome to Hell »…

14:00 – Cet après-midi, nous allons rendre visite à la famille Qanabi qui habite une belle et vieille maison au cœur du Vieux Souk. La mère nous accueille chaleureusement : « Ahlan wa Sahlan », bienvenue ! Ses connaissances d’anglais équivalent plus ou moins mes notions d’arabe, ce qui rend la conversation un peu difficile… Heureusement, l’une de nos contacts dans le Vieux Souk nous accompagne et nous fait la traduction. Je commence à mieux comprendre pourquoi nous essayons de rendre régulièrement visite à cette famille.


Leur maison se trouve près de bâtiments colonisés. Tellement près, même, que si l’on ouvre la fenêtre de la pièce principale et que l’on tend le bras, on arrive presque à atteindre le mur de la maison d’en face, occupée par des colons. En raison de cette proximité, les membres de la famille sont constamment sous pression. Les jets de pierres de la part des colons sont récurrents. Madame Qanabi nous explique aussi que lorsqu’elle était enceinte, un colon l’a poussée dans les escaliers. Heureusement, il n’y a eu aucune conséquence pour le bébé. La présence de soldats autour et à l’intérieur de la maison est également fréquente. Lors d’incursions nocturnes, en plus de terrifier parents et enfants, ils laissent l’appartement sens dessus dessous.

Nous quittons Madame Qanabi quelque peu abassourdis… Ce n’est pourtant pas la première fois que nous entendons ce genre d’histoires. Malheureusement.

15 :30 – Nous rentrons à l’appartement pour mettre par écrit tout ce que nous avons observé et entendu aujourd’hui. C’est parfois frustrant de ne pas pouvoir faire grand-chose d’autre que raconter ce qui se passe… On se sent souvent démunis, impuissants. Puis on entend des gens nous dire : « grâce à vous, nos histoires voyagent ». Et l’on se dit que tout ceci n’est pas vain…

17 :00 - Nous descendons boire une tasse de thé chez Samir, le propriétaire de notre appartement. A 71 ans, il est toujours aussi jovial et dynamique. Et surtout, il embrasse tous ceux qui passent le pas de sa porte, homme ou femme, même s’il ne les connaît pas. C’est assez rare dans la culture palestinienne… c’est comme ça chez Samir !



18 :00 - Nous finissons la journée sur notre balcon autour d’une chicha. On met une orange à la place du réceptacle en terre cuite… Avez-vous déjà essayé ? Je vous le conseille !

Bienvenue à Hébron. Welcome to the reality of the Occupied Palestinian Territories.