mardi 23 juin 2009

Tenir un commerce dans une ville occupée - Partie 2

Quinze années bien chaotiques pour les commerçants hébronites

Nawwal a ouvert son magasin il y a trois ans. Tous les articles en vente dans le magasin (sacs, sacoches, housses de coussin, habits, couvertures) sont brodés à la main par quelques 120 femmes membres d’une coopérative. Elles sont originaires d’une dizaine de villages aux alentours d’Hébron et travaillent chez elles, pour la plupart. Leur situation en tant qu’artisanes est assez précaire puisqu’elle repose essentiellement sur le tourisme dans la vieille ville qui a passablement diminué depuis la seconde Intifada (2000).

La « crise économique et commerciale » du centre-ville remonte en fait à 1994. Le 25 février, le colon israélien Baruch Goldstein assassine 29 musulmans en pleine prière et en blesse des dizaines d’autres à la Mosquée d’Ibrahim à Hébron. Toute la zone autour de la mosquée est alors fermée pendant de longs mois et la présence des forces armées israéliennes dans le vieux souk augmente drastiquement, ce qui dissuade les consommateurs de se rendre dans cette partie de la ville, désormais sous haute surveillance. Cette situation dure environ un an, puis le commerce reprend vie, petit à petit. Hébron est traditionnellement réputée pour son artisanat : poterie, verre, broderie, fabrique de souliers. On y trouve également des marchés ainsi que de nombreux détaillants.
En 1997, la ville d’Hébron est divisée en deux, selon un protocole conforme aux accords d’Oslo de 1993 : H1 est désormais sous autorité palestinienne alors que H2, où se situent la plupart des rues commerçantes et le vieux souk, tombent sous le contrôle des forces armées israéliennes. Pendant trois ans, cette partition n’a que peu d’impact sur la vie économique et commerciale de la vieille ville, qui continue à se développer après une période difficile, suite au massacre de 1994.
En 1996, un décret présidentiel ordonne la création du Hebron Rehabilitation Committee, dont le principal objectif est de faire revivre la vieille ville d’Hébron économiquement, architecturalement, culturellement et socialement. Il est financé par de nombreux gouvernements européens, en particulier l’Espagne. En 1997, le comité entame la restauration d’un grand nombre de magasins afin d’encourager les consommateurs ayant déserté la vieille ville à y revenir. Cette entreprise est couronnée de succès et contribue largement à la reprise des activités commerciales au centre ville.
Malheureusement, la seconde Intifada qui éclate en l’an 2000 porte à nouveau un coup fatal à la vie économique et commerciale d’Hébron. Un couvre-feu est imposé pendant trois ans (2000-2003) dans toute la partie de la ville occupée par l’armée israélienne. Un grand nombre de Palestiniens, habitants et commerçants, quittent la vieille ville. Certaines rues, autrefois grouillantes d’activité, sont désormais complètement vides, à tel point que l’on se croirait dans une ville fantôme. Les conséquences de cette seconde Intifada sur la vie économique et commerciale d’Hébron sont désastreuses : entre 2000 et 2008, 512 magasins ont fermé sur ordre militaire et 1114 autres ont fermé en raison du manque de clients. Au total, 77% des commerces ont disparu en l’espace de 8 ans.

Cependant, la situation s’améliore de jour en jour, notamment grâce aux efforts du Hebron Rehabilitation Committee, qui mène différents projets en faveur des commerçants : pendant Ramadan, par exemple, HRC finance la fabrication de pain et de friandises. Il est également à l’origine du projet visant à repeindre les portes des magasins en rose et mauve afin de redonner vie aux rues commerçantes. Le contraste est impressionnant ! Enfin, le comité octroie des aides financières et des réductions de taxes à certains commerces.


Old Shalallah Street, le 10 avril 2009...




Old Shalallah Street, le 2 mai 2009!
La peinture des portes de magasins est l'un des principaux projets menés par HRC dans la vieille ville.


Bien entendu, toutes ces initiatives ne permettent pas aux commerçants de vivre confortablement de leurs revenus, ni n’empêcheront l’armée israélienne de mener à nouveau une incursion dans le magasin de Nawwal ou des colons d’inscrire vulgairement « Kill the Arabs » sur la porte. Tel est le quotidien des commerçants exerçant leur activité dans une ville occupée…

Pour plus d’informations sur les projets du Hebron Rehabilitation Committee : http://www.hebronrc.org/

mardi 16 juin 2009

Tenir un commerce dans une ville occupée - Partie 1

Mon collègue et moi sommes assis dans la petite échoppe de Nawwal, une commerçante du vieux souk et amie de longue date des EAs (observateurs/-trices du programme EAPPI) à Hébron, lorsqu’une patrouille de six soldats apparaît au coin de la rue. Apparemment, ils ne sont pas venus faire du shopping… Ils s’arrêtent à hauteur du magasin. Le commandant nous demande à tous de sortir afin de permettre à ses hommes d’entrer dans ce petit espace d’à peine 12m carré remplis de sacs, sacoches, housses de coussins et keffieh. Nous nous exécutons, tout en leur demandant ce qu’il ont l’intention de faire et pourquoi. A cette question, ils nous répondent «qu’ils font leur boulot». Demandez à un soldat le pourquoi de ses agissements et vous obtiendrez au mieux cette réponse, sinon rien. Nous les observons depuis la rue. C’est alors qu’ils s’emparent de feuilles, de stylos ainsi que d’un mètre et commencent à dessiner, mesurer et cartographier l’intérieur du magasin. Ils déplacent également certains meubles et articles en vente. Nawwal essaie à nouveau de comprendre ce qu’il se passe, sans résultat. Elle garde néanmoins son calme : «Ce n’est pas la première fois que ça arrive», me dit-elle. «C’est la troisième fois cette année. Je ne sais pas pourquoi ils s’intéressent autant à mon magasin».

Peut-être que l’armée israélienne cherche à réaffirmer son contrôle sur la population du vieux souk et ses activités commerciales. Peut-être aussi que le gouvernement israélien a dans l’idée d’augmenter le nombre de maisons occupées par les colons dans la vieille ville, au détriment des commerçants et habitants palestiniens. Qui sait…

Pour l’heure, nous nous contentons de photographier et filmer les événements. Certains soldats semblent un peu mal à l’aise, mais ils nous laissent continuer. Quelques touristes passant par là interrogent à leur tour les soldats, toujours si peu enclins à donner une explication à ce manège. Puis le commandant finit par admettre qu’«ils font ça à cause des terroristes». Un des touristes réplique qu’en ce moment même c’est lui le terroriste, avec son arme. Et le soldat de crier : «Vous voulez savoir où est ma sœur, vous voulez savoir ?! Et bien elle a été tuée». Cette brève conversation s’arrête là… Lorsqu’ils se sentent «verbalement» agressés, les soldats ont tendance à brandir la menace terroriste comme justificatif à n’importe lequel de leurs agissements, qu’il soit fondé ou non. Dans le cas présent, comment Nawwal et sa sœur Leila, membres d’une coopérative de femmes s’adonnant à la broderie et vendant leurs articles dans une petite échoppe du souk, peuvent-elles représenter une quelconque menace terroriste ?

Après le magasin lui-même, c’est le local adjacent, que Nawwal utilise comme entrepôt et «coin cuisine», qui fait l’objet des investigations des soldats. Ces derniers s’enferment à l’intérieur, nous ne pouvons donc pas voir ce qu’ils font. Une fois qu’il seront partis, nous fouillerons la pièce pour être sûrs qu’ils n’aient pas caché quoi que ce soit de compromettant pour Nawwal (drogue, armes, etc.). On n’est jamais trop prudent…
Nawwal s’impatiente et fait comprendre aux soldats que leur présence dans le magasin fait fuir les quelques clients potentiels qui passent par là. Le commandant lui répond qu’ils ont bientôt terminé, qu’ils n’ont pas l’intention de déranger plus longtemps. Il demande tout de même à voir sa carte d’identité pour ensuite recopier le numéro ainsi que le nom sur une feuille de papier. Lorsqu’il exige de Nawwal qu’elle tienne ce papier devant elle afin qu’il puisse la prendre en photo, comme on le fait avec les criminels, c’en est trop : « Non, je ne ferai pas ça. C’est contre ma religion, et puis je refuse, c’est tout ». Nous l’appuyons et le soldat n’insiste pas.
Au bout d’une heure, la patrouille s’en va, enfin. Comme si de rien n’était. « C’est bien la première fois qu’ils restent aussi longtemps », explique Nawwal. Elle ne semble pourtant pas trop troublée : «Je suis plutôt fâchée» !



Les incursions de l’armée dans les magasins du vieux souk semblent s’être intensifiées dernièrement, sans que l’on sache réellement pourquoi…

A suivre

mardi 9 juin 2009

Que deviennent les Palestiniens d'Israël?

Lorsqu’on vit en Cisjordanie et que l’on côtoie des Palestiniens subissant quotidiennement les conséquences de l’occupation israélienne (restriction de mouvement, confiscation de terres, etc.), on a tendance à oublier qu’il existe une minorité d’Arabes résidant en Israël pour qui la vie n’est pas toujours facile non plus. Du moins je l’avais oublié, jusqu’à récemment.

En 1948, lorsque l’Etat d’Israël a été créé, beaucoup de Palestiniens ont fui, délibérément ou de force. Certains ont été expulsés dans les pays arabes voisins (en particulier la Jordanie), certains se sont établis en Cisjordanie et à Gaza. Enfin, 25% d’entre eux ont trouvé refuge en Israël, loin de leur ville ou village d’origine.
De nos jours, les Arabes Israéliens, comme on les appelle également, représentent environ 20% de la population israélienne. La plupart sont musulmans, mais l’on trouve aussi parmi eux des chrétiens et des druzes. Tous sont citoyens d’Israël et jouissent des mêmes droits que les Israéliens de confession juive. En apparence du moins…
En effet, les discriminations, directes ou indirectes, à l’encontre des Arabes Israéliens ont toujours existé et semblent même s’être accentuées depuis la seconde Intifada (2000). Voici quelques exemples :

Tous les citoyens et citoyennes israéliens de 18 ans, hommes et femmes, doivent servir dans l’armée. En échange, ils bénéficient de nombreux avantages sociaux : transports gratuits, subvention pour les études ou lors de l’achat d’une maison, accès facilité à de nombreux emplois, etc. Cependant, bien que ce service militaire soit obligatoire pour tout un chacun, la grande majorité des Arabes (90%) ne sont jamais convoqués au recrutement. Il s’agit là d’une manœuvre intentionnelle de la part du Ministère de la Défense israélien, qui désire préserver le « caractère juif » de l’armée. Si celle-ci comporte toutefois une infime minorité de Palestiniens dans ses rangs, c’est que ces jeunes gens se sont engagés volontairement et n’ont curieusement pas été réformés.
Les Arabes Israéliens, ne pouvant bénéficier de tous les avantages réservés aux citoyens et citoyennes ayant accomplis leur service dans l’armée, sont donc indirectement discriminés en raison d’un système militaire qui ne les accueille pas volontiers.

Un autre exemple de discrimination, directe et institutionnelle cette fois, est celui de l’éducation : non seulement les élèves d’origine palestinienne ne fréquentent pas les mêmes écoles que les élèves juifs israéliens, mais les budgets alloués au système scolaire « arabe » est nettement inférieur. Le système de santé connaît le même problème. Ces différences sont principalement liées au manque de représentation des Palestiniens dans les gouvernements locaux ainsi qu’à la Knesset (parlement israélien).

Dans une moindre mesure, les Arabes israéliens connaissent également des problèmes similaires à ceux que rencontrent leurs compatriotes palestiniens dans les territoires occupés : violence policière, destructions de maison… En 2004, par exemple, les forces de police israéliennes ont démoli cinq maisons dans le village arabe de Bea’na en Galilée. Plus de 1000 policiers sont entrés dans le village avec des bulldozers et une trentaine de personnes ont été hospitalisées suite à l’explosion de gaz lacrymogène.

Ces actes de violence et discriminations à l’égard des Palestiniens d’Israël démontrent clairement que l’établissement d’un état juif israélien n’est envisageable qu’à travers la marginalisation de cette minorité arabe, en raison de leur origine ethnique et de leur religion.

Certes la situation est actuellement plus préoccupante en Cisjordanie et bien évidemment à Gaza, mais n’oublions pas cette minorité de Palestiniens vivant en Israël, dont certains droits élémentaires sont quotidiennement bafoués.

La mosquée d'Acre, au nord d'Haïfa en Israël. La vieille ville a gardé son caractère arabe et est peuplée essentiellement de Palestiniens

Les informations ci-dessus m’ont été transmises par Muhammad Zeidan, directeur de The Arab Association for Human Rights à Nazareth.

Pour plus d’informations : http://www.arabhra.org/