Comme chaque samedi matin, je prends le petit déjeuner avec la famille de Yahia. Ils sont onze (les parents et neuf enfants) à vivre dans l’une des rares grottes qui n’a pas été détruite par l’armée israélienne ou les colons. Il fait sombre à l’intérieur et il y règne une forte odeur de chèvre … J’ai mis du temps à m’y habituer mais j’y suis finalement arrivée. Et puis ils ont réussi à me convaincre que « ce qui est bien là-dedans c’est qu’il fait chaud en hiver et frais en été ».
Kusai (11 ans) et sa sœur Wafa (12 ans) me tirent par le bras : « Play football ? » Oh… « Chwaye, un peu ». J’essaie de leur expliquer que je n’ai pas franchement la passion du foot mais il est trop tard, me voilà déjà avec un ballon aux pieds. Heureusement, mes deux footballeurs de collègues me sauvent la mise… pour cette fois ! Kusai coure vers eux : « Barcelona or Manchester » ? Mercredi prochain, c’est la finale de la Ligue des champions et tout le monde ne parle que de ça ! Quelques autres enfants nous rejoignent et le jeu peut commencer.
Le football est un langage universel. Je parle anglais, tu parles arabe, on parle football. Non seulement parce que Cristiano Ronaldo se prononce de la même manière dans toutes les langues mais aussi parce que ce sport déclenche des passions communes. Pourquoi, je n’en sais rien… Ce qui est sûr c’est que je n’oublierai jamais les rires qu’on a partagés sur et autour de ce terrain sablonneux et caillouteux, auquel on a d’ailleurs eu bien du mal à s’habituer !
Paradoxalement, le football peut aussi être considéré comme un sport pacifique, vecteur de tolérance. Oublions un instant les hooligans, les comportements racistes, les montants scandaleux de certains transferts...
Playing for peace, c’est l’appellation non officielle de l’équipe de football junior de Susiya. Elle regroupe une trentaine d’enfants de moins de 15 ans, garçons et filles, qui s’entraînent généralement le samedi matin. Yahia, 22 ans, est leur coach : « L’année passée, on a été invité par un club de Tel Aviv. On n’a pas joué contre les enfants israéliens mais avec eux, on a mélangé les équipes. C’était vraiment chouette. Attends… je vais te montrer des photos ». Sur ces photos, des enfants qui jouent au foot, mais aussi et surtout des gosses s’amusant sur un bateau. Et la mer. Yahia poursuit : « La plupart d’entre eux voyaient la mer pour la première fois. Moi aussi, d’ailleurs ! ». Cette année, l’équipe est invitée par un club de Netanya, une station balnéaire au nord de Tel Aviv. Yahia se marre en regardant les enfants : « Bon… Il y a encore du boulot » !

Dessine moi un mouton (et laisse le paître)
A Susiya, lorsqu’on ne joue pas au football et qu’on ne boit pas le thé avec les villageois, on accompagne les bergers et leurs moutons dans les champs. Le village de Susiya se situant en « Zone C », c'est-à-dire sous contrôle israélien total, les confrontations entre ces bergers et l’armée sont fréquentes. Les deux soldats postés sur la colline surplombant le village accourent dès qu’un troupeau s’approche. Jamal en a fait l’expérience un millier de fois : «Ils me crient dessus et m’ordonnent de m’en aller, parce que je suis soi disant trop près de la colonie. Je leur réponds que ce sont mes terres, mais ils s’en fichent. Le problème c’est que je ne sais plus où emmener les moutons, bientôt il n’y aura plus assez à manger pour eux ici ». Un jour, j’ai essayé de parler à l’un des soldats, mais c’est mission impossible : « Si tu me dis que tu agis comme ça parce que tu a des ordres à suivre, je comprendrais » finis-je par lui dire. « Ce n’est pas le problème. Tu ne sais pas de quoi tu parles. Ce ne sont pas ses terres à lui, ces terres appartiennent à Israël », me répond cette jeune fille d’à peine 20 ans. A quoi bon insister ?

A terme, si les bergers ne peuvent plus accéder à leurs terres pour y faire paître leurs moutons, cette activité risque bien de disparaître. Raison pour laquelle de plus en plus de jeunes de Susiya tentent de trouver du travail à Yatta, la ville palestinienne la plus proche ou, pour ceux qui n’ont pas peur de travailler au noir, en Israël… qui est à moins de 10 km, après tout.



A la belle étoile…
Les soirées à Susiya sont assez magiques : des couchers de soleil splendides, le ciel étoilé…
On mange avec les familles du village, on joue aux cartes, on discute, on pratique nos deux ou trois phrases d’arabe. On s’amuse même sur Facebook lorsque, ô comble de l’ironie, la connexion sans fil de la colonie voisine le permet.
En plein été, quand il fait trop chaud sous la tente (ou lorsque celle-ci a été incendiée…) c’est agréable de dormir dehors, sous les étoiles. J’ai l’impression d’être en camping, j’oublie un instant que je me trouve entre une colonie et une base militaire, qu’une patrouille de soldats ou une bande de colons peut surgir à tout moment…

Un matin d’avril, les habitants de Susiya se sont réveillés et ont constaté qu’une caravane avait fait son apparition pendant la nuit, à environ 200 mètres du village. Ce genre d’avant-postes établis illégalement par les colons se multiplient de manière effrayante dans les collines au Sud d’Hébron. Ils sont aussi la preuve qu’il y a encore un chemin immense à parcourir avant que l’on puisse réellement parler de gel des colonies qui, à l’heure actuelle, continuent à pousser comme des champignons. Pour les habitants de Susiya, l’apparition de nouveaux avant-postes et autres structures destinées aux colons prédit davantage d’expropriation de terres et de persécutions.
Je ne suis pas particulièrement superstitieuse mais je me dis que si j’aperçois une étoile filante lors de ma prochaine et dernière nuit à Susiya, je devrais peut-être essayer de faire un vœu. Le vœu que lorsque je reviendrai ici, dans quelques années, la caravane postée près du village n’ait pas donné naissance à une nouvelle colonie. Et aussi le vœu que les tentes se soient transformées en véritables maisons.
Sait-on jamais !

Informations tirées du rapport Susiya Village : 5th Demolition Looming, 30th June 2007 par Christian Peacemaker Team (CPT)



