mardi 16 juin 2009

Tenir un commerce dans une ville occupée - Partie 1

Mon collègue et moi sommes assis dans la petite échoppe de Nawwal, une commerçante du vieux souk et amie de longue date des EAs (observateurs/-trices du programme EAPPI) à Hébron, lorsqu’une patrouille de six soldats apparaît au coin de la rue. Apparemment, ils ne sont pas venus faire du shopping… Ils s’arrêtent à hauteur du magasin. Le commandant nous demande à tous de sortir afin de permettre à ses hommes d’entrer dans ce petit espace d’à peine 12m carré remplis de sacs, sacoches, housses de coussins et keffieh. Nous nous exécutons, tout en leur demandant ce qu’il ont l’intention de faire et pourquoi. A cette question, ils nous répondent «qu’ils font leur boulot». Demandez à un soldat le pourquoi de ses agissements et vous obtiendrez au mieux cette réponse, sinon rien. Nous les observons depuis la rue. C’est alors qu’ils s’emparent de feuilles, de stylos ainsi que d’un mètre et commencent à dessiner, mesurer et cartographier l’intérieur du magasin. Ils déplacent également certains meubles et articles en vente. Nawwal essaie à nouveau de comprendre ce qu’il se passe, sans résultat. Elle garde néanmoins son calme : «Ce n’est pas la première fois que ça arrive», me dit-elle. «C’est la troisième fois cette année. Je ne sais pas pourquoi ils s’intéressent autant à mon magasin».

Peut-être que l’armée israélienne cherche à réaffirmer son contrôle sur la population du vieux souk et ses activités commerciales. Peut-être aussi que le gouvernement israélien a dans l’idée d’augmenter le nombre de maisons occupées par les colons dans la vieille ville, au détriment des commerçants et habitants palestiniens. Qui sait…

Pour l’heure, nous nous contentons de photographier et filmer les événements. Certains soldats semblent un peu mal à l’aise, mais ils nous laissent continuer. Quelques touristes passant par là interrogent à leur tour les soldats, toujours si peu enclins à donner une explication à ce manège. Puis le commandant finit par admettre qu’«ils font ça à cause des terroristes». Un des touristes réplique qu’en ce moment même c’est lui le terroriste, avec son arme. Et le soldat de crier : «Vous voulez savoir où est ma sœur, vous voulez savoir ?! Et bien elle a été tuée». Cette brève conversation s’arrête là… Lorsqu’ils se sentent «verbalement» agressés, les soldats ont tendance à brandir la menace terroriste comme justificatif à n’importe lequel de leurs agissements, qu’il soit fondé ou non. Dans le cas présent, comment Nawwal et sa sœur Leila, membres d’une coopérative de femmes s’adonnant à la broderie et vendant leurs articles dans une petite échoppe du souk, peuvent-elles représenter une quelconque menace terroriste ?

Après le magasin lui-même, c’est le local adjacent, que Nawwal utilise comme entrepôt et «coin cuisine», qui fait l’objet des investigations des soldats. Ces derniers s’enferment à l’intérieur, nous ne pouvons donc pas voir ce qu’ils font. Une fois qu’il seront partis, nous fouillerons la pièce pour être sûrs qu’ils n’aient pas caché quoi que ce soit de compromettant pour Nawwal (drogue, armes, etc.). On n’est jamais trop prudent…
Nawwal s’impatiente et fait comprendre aux soldats que leur présence dans le magasin fait fuir les quelques clients potentiels qui passent par là. Le commandant lui répond qu’ils ont bientôt terminé, qu’ils n’ont pas l’intention de déranger plus longtemps. Il demande tout de même à voir sa carte d’identité pour ensuite recopier le numéro ainsi que le nom sur une feuille de papier. Lorsqu’il exige de Nawwal qu’elle tienne ce papier devant elle afin qu’il puisse la prendre en photo, comme on le fait avec les criminels, c’en est trop : « Non, je ne ferai pas ça. C’est contre ma religion, et puis je refuse, c’est tout ». Nous l’appuyons et le soldat n’insiste pas.
Au bout d’une heure, la patrouille s’en va, enfin. Comme si de rien n’était. « C’est bien la première fois qu’ils restent aussi longtemps », explique Nawwal. Elle ne semble pourtant pas trop troublée : «Je suis plutôt fâchée» !



Les incursions de l’armée dans les magasins du vieux souk semblent s’être intensifiées dernièrement, sans que l’on sache réellement pourquoi…

A suivre

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